Mercredi 20 octobre 2010 3 20 /10 /Oct /2010 10:53

« Et pourquoi nous haïr et mettre entre les races

Ces bornes ou ces eaux qu’abhorre l’œil de Dieu

…L’égoïsme et la haine ont seuls une patrie ;

La fraternité n’en a pas ! »

Alphonse de Lamartine (La Marseillaise de la Paix).

 

Des trois termes du triptyque, celui de fraternité a toujours été le plus nébuleux, et la crise sociétale que nous traversons actuellement me semble davantage être celle de la demande d'égalité et de fraternité que de la liberté. Nous n'avons pas de religion civile, car notre société s'est construite sur la séparation de l'Église et de l'État. La morale sociale qui a servi de corpus de valeurs collectives a un nom, la laïcité, qui n'est ni la neutralité ni la tolérance. C'est ce ciment-là, paradoxalement religieux, qui est en crise.

La question (et l’objet de cette réflexion) me semble donc être au-delà des mots, la réalité de la pratique de la Fraternité.

Ainsi notre république qui a mis en exergue la Fraternité la pratique-t-elle ?

Il faut dire que la fabrication de la devise, antérieure à notre époque, s'est échelonnée en trois mouvements, chacun d'eux correspondant à une époque distincte du processus révolutionnaire. Voici d'abord la Liberté, concept le plus populaire des premiers jours de la Révolution. Puis le 10 août ouvre la carrière de l'Égalité. Il faut attendre la fin de la période montagnarde pour voir donner sa chance à la Fraternité. Le rythme ternaire de la devise est donc un rythme de succession temporelle : selon Mathiez (historien français, spécialiste de la Révolution française), d'accord en cela avec Aulard (historien, radical-socialiste et un franc-maçon militant, qui cofonda la Ligue des droits de l'homme), suggérait que la Fraternité avait été un apport plus tardif encore, d'origine maçonnique, qui avait dû, pour s'imposer, attendre 1848.

Troisième élément de la devise de la République, la fraternité est ainsi définie dans la Déclaration des droits et devoirs du citoyen figurant en tête de la Constitution de l'an III (1795) : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît ; faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir ».

Pendant la Révolution française, « la fraternité avait pleine vocation à embrasser tous ceux qui, français mais aussi étrangers, luttaient pour l’avènement ou le maintien de la liberté et de l’égalité ».

Selon Paul Thibaud, philosophe et ancien directeur de la revue Esprit, « Autant la liberté et l'égalité peuvent être perçues comme des droits, autant la fraternité est une obligation de chacun vis-à-vis d'autrui. C'est donc un mot d'ordre moral. »

Plus récemment dans le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946, figure la proposition suivante : «Tout être humain qui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l'incapacité de travailler a le droit d'obtenir de la collectivité des moyens convenables d'existence».

Certes certaines périodes de l’histoire de notre pays, en lui préférant d’autres triptyques, ont « assumé » le refus de respecter ces principes, mais notre république semble moins embarrasser par le décalage entre le principe affirmé et la réalité.

Alors l’affirmation de la Fraternité qui orne le fronton de tant d’édifice public de notre république est-elle un mythe sans réalité ?

Mythe est tiré du latin « mythus » qui veut dire « récit, légende ». C’est une représentation de faits souvent réels, déformés ou amplifiés par l’imagination collective, ou une pure construction de l’esprit.

Quelle utilité cependant à mettre en exergue des principes supposés fondateurs mais tellement éloignés de la réalité ?

S’agit-il d’une simple couverture morale ou d’un idéal sans cesse à conquérir ?

Un sondage effectué les 25 & 26 mars 2010 par TNS SOFRES comparait les trois termes de la devise de notre république. Il faisait apparaître que seul 14% des personnes interrogées étaient le plus attaché à la Fraternité (contre 47% pour la Liberté et 36% pour l’Egalité). 60% considéraient que la Fraternité était de moins en moins présente dans notre société, en raison, pour 47% des conditions de vie difficiles qui amènent les gens à se replier sur eux-mêmes et pour 46% à cause de la crise économique  qui rend les gens moins solidaires et plus individualistes.

Ce constat semble accréditer l’idée que la notion de Fraternité, dans l’esprit du public, nécessite l’acquisition préalable d’un bien être individuel que la prédominance des valeurs « matérielles » assimile à l’enrichissement, ce qui est contradictoire avec l’esprit même de la Fraternité et son corolaire la Solidarité dans la mesure ou la réaction à la crise qui touche le plus grand nombre semble être le « chacun pour soi » et non plus de Fraternité.

Et pourtant chaque année, quand la lumière du jour est au plus bas, comme le moral, souvent, quand s'en va novembre, et arrive décembre, s'emballe, avec l'active complicité des médias, qui battent tambour, l'une des plus fortes traditions nationales. Une sorte de temps de l'Avent caritatif.

Les Français se souviennent alors qu'ils sont frères en condition humaine. Ils se mettent à signer des chèques. Pour la recherche sur le sida, les grandes ONG, les banques alimentaires, les «chaînes de l'espoir» ou les orphelinats du bout du monde. Dans les supermarchés, ils achètent des provisions, qu'ils n'emportent pas, mais qu'ils laissent à la porte, à des ramasseurs bénévoles.

Les ministères expérimentés et les cabinets de conseils en communication qui entourent le gouvernement savent la période délicate. Gaffe! Ne pas plaisanter avec les symboles humains et humanistes. L'association dans une même réaction des deux grands moteurs de la générosité collective, le «laïcard-anar» et le néo-religieux, peut être détonante, en plein hiver. Même pour ceux qui ne l'ont jamais entendue, résonne encore aux oreilles du pays, par transmission culturelle souterraine, la voix indignée de l'abbé Pierre, le 1er février 1954, à 1h du matin, sur les ondes de Radio-Luxembourg (ancêtre de RTL). «Mes amis, au secours!».

«Une femme vient de mourir gelée, cette nuit (...) serrant sur elle le papier par lequel, avant hier, on l'avait expulsée...». «Chaque nuit, avait poursuivi l'abbé, ils sont plus de deux mille, recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d'un presque nu. Devant l'horreur, les cités d'urgence, ce n'est même plus assez urgent!»

Dans « L'Espoir » le roman qu’André Malraux consacra à la guerre d’Espagne, la fraternité règne en permanence. Elle n'imprègne pas seulement les grandes scènes du début de la guerre à Madrid et à Barcelone. Jusqu'à la fin du roman, cette fraternité illuminera toutes les scènes et même les plus dures : les combats acharnés de la Cité Universitaire, la défaite de Tolède, l'exode tragique de Malaga (...). Nous retrouvons la fraternité dans presque toutes les pages du roman préféré de Malraux, même si elle prend des visages différents. Les mobiles de l'engagement dans la guerre d'Espagne sont multiples mais il y a un dénominateur commun : la fraternité. C'est toujours un sentiment fraternel qui a poussé les héros de L'Espoir à se battre ».

Pour Manuel Pena Sanz, qui a consacré un article à ce roman, la fraternité qui irrigue le livre « n'appartient pas au monde des concepts, ni au champ des idées. C'est à dire que nous ne pouvons pas situer la fraternité dans le domaine des théories mais plutôt dans celui des sentiments. Il ne s'agit pas d'un sentiment quelconque, pas du tout d'un sentiment uniquement intérieur, spirituel. La fraternité appartient au monde de nos sentiments incarnés, vécus. On dirait même qu'elle est plus physique que spirituelle ».

Dans le roman, c'est Barca, paysan-vigneron catalan, qui donne la définition-clef de la fraternité à Manuel, l'ingénieur, et à Garcia, l'ethnologue : « Ecoute, Manuel, je vais te dire une bonne chose, que vous ne connaissez pas, tous les deux, parce que vous êtes trop... enfin, trop... vous avez eu trop de chance, disons. Un homme comme lui, Garcia, ne sait pas trop bien ce que c'est que d'être vexé. Et voilà ce que je veux te dire : le contraire de ça, l'humiliation, comme il dit, c'est pas l'égalité. Ils ont compris quand même quelque chose, les Français, avec leur connerie d'inscription sur les mairies : parce que le contraire d'être vexé, c'est la fraternité ».

Plus tard, à Tolède, pendant le siège de l'Alcazar, « on se demande pourquoi, lorsqu'un armistice de trois heures est accordé, les miliciens (républicains) se sont mis à distribuer cigarettes et lames de rasoir à leurs ennemis ». Garcia va reprendre à son compte l'explication de Barca : « Je crois que celui qui a donné les cigarettes, et le rigolo qui a apporté les lames, et ceux qui les ont suivis (...) ont obéi sans trop s'en rendre compte au même sentiment : prouver à ceux de là-haut qu'ils n'ont pas le droit de les mépriser. Ce que je dis là a l'air d'une plaisanterie ; c'est sérieux. La droite et la gauche espagnole sont séparées par le goût ou l'horreur de l'humiliation. Le Front Populaire c'est, entre autres choses, l'ensemble de ceux qui en ont horreur... Le besoin de la fraternité contre la passion de la hiérarchie, c'est une opposition très sérieuse ».

Alors la Fraternité, mythe ou réalité ?

Par Marc-Olivier Caffier - Publié dans : SOCIETE
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